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- Lena, tu dors ?
- Non ...
- Ah ...
- Et toi, tu dors ?
- ... J'ai peur, Lena.
- Je sais. On a tous peur.
- Mais pourquoi on ne s'enfuit pas ?
- S'enfuir ? Et pour aller où ? Dans une autre ville, un autre pays ? Mais là-bas aussi nous serions différentes ! Là-bas aussi, ils nous traqueraient ! Là-bas, ils nous tueraient !
- Mais ici, ils nous empêchent de vivre ! J'ai tellement peur ...
- Je sais. On a tous peur. Mais on vit. Peut-être qu'un jour ils oublieront, peut-être qu'un jour ils rangeront leur haine au fond d'un tiroir. Peut-être qu'un jour, pendant une seconde, un mois ou une année, ils nous laisseront vivre.
- Dis, c'est ce jour que papa attend près de la porte avec un fusil ?
- Non, Nena. Ce qu'il attend, c'est la mort. Papa, il n'a plus le courage d'attendre. Papa, il nous l'a dit : un jour viendra où nous serons heureuse. Seulement, pour cela, il faut le laisser veiller sur nous. Pour cela, il faut le laisser attendre la mort, et fuir quand elle viendra.
- J'ai peur, Lena.
- ...
- Lena ?
- Ne pleures pas, Nena. Un jour viendra où ils nous laisseront être heureuses.
- Mais Lena, comment on fera sans papa ?
- On priera.
- On priera ?
- On priera notre Dieu, celui qui nous envoie tant de malheurs, d'oublier nos erreurs et de nous laisser en paix. On priera notre Dieu, celui qui laisse mourir papa, de nous laisser vivre nous. On priera aussi leur Dieu, à eux, celui pour qui ils commettent tant de crimes, de ne plus les laisser nous faire ça.
- Mais leur Dieu, il n'existe pas hein Lena ?
- Non, il n'existe pas.
- Alors, pourquoi ils nous tuent ?
- Parce qu'ils croient qu'il existe.
- Mais, si eux ils ont le droit de croire que leur Dieu existe, pourquoi nous on n'a pas le droit ?
- Je ne sais pas, Nena. Parce qu'ils sont plus forts, surement.
- Mais ... C'est pas juste, Lena ...
- Non, ce n'est pas juste.
- ...
Peut-être que notre Dieu n'existe pas non plus alors.
- Si, il existe.
- Mais alors, pourquoi il les laisse nous faire ça ?
- Parce que c'est une épreuve. Si nous croyons en lui jusque dans la mort, il nous sauvera.
- Mais nous, nous souffrons !
- Je sais, Nena.
- Alors, les Dieux, c'est cruel ?
- Je ne sais pas, Nena.
- Mais, s'il n'y avait pas de Dieux, les autres ne nous feraient pas ça ?
- Non, ils ne nous feraient pas ça.
- Alors, pourquoi ça existe les Dieux ?
- Pour nous apprendre l'amour des autres.
- C'est ça, l'amour ?
- Non, ce n'est pas ça l'amour.
- Alors, il est raté, leur enseignement ?
- Je crois, Nena.
- Ah ...
- Mais ils recommencent.
- Ils recommencent ?
- Oui, jusqu'à ce que chacun ait reçu un peu d'amour.
- T'en a reçu toi, de l'amour ?
- Oui, bien sur. Et toi aussi Nena.
- C'est vrai ? Alors pourquoi les Dieux ne nous laissent pas tranquilles maintenant ?
- Je ne sais pas, Nena. Peut-être parce qu'ils attendent que nous transmettions leur enseignement à d'autres.
- A d'autres ? A qui ?
- Mais à tout le monde Nena.
- Même à ceux qui nous font du mal ?
- Oui, Nena.
- Alors papa, avant de mourir, il leur enseignera l'amour ?
- Oh, non Nena !
- Mais pourquoi ?
- Parce qu'ils sont méchants. Ils n'entendent pas notre enseignement.
- Mais le jour qu'on attend, c'est le jour de l'amour ?
- Oui, Nena.
- Ce jour là, les Dieux nous laisseront en paix ?
- Je ne sais pas, Nena.
- Mais ...
- Après, les Dieux seront gentils avec nous Nena.
- Ah bon ?
- Oui.
- Pourquoi ils ne sont pas gentils tout de suite ?
- Je ne sais pas.
- ...
- Nena ?
- J'aime pas les Dieux, Lena. Ils me font peur.
- Je sais. On a tous peur ...
- Alors, pourquoi on n'arrête pas d'y croire ?
- Je ne sais pas. Parce qu'on n'ose pas dire qu'on a peur. Parce qu'on n'ose pas sortir et avouer que cette guerre, elle sert à rien. Parce qu'on a peur ...
- Et si on sortait, nous, Lena ?
- ...
Avril 44
Ce matin, deux fillettes sont sorties d'une des maisons qu'on surveillait. Elles avaient un drapeau blanc, certainement fabriqué avec leurs draps. J'ai averti le général. Elles avaient l'étoile cousue sur leurs habits. Deux coups de feu.
Ce matin, deux corps de plus viennent s'entasser sur le bucher. Deux corps offerts à qui ? A un Dieu qui nous prêche la bonté mais qui nous laisse tuer des innocents. Ces fillettes avaient tant souffert. Elles s'étaient posé beaucoup de questions. Elles avaient tout compris.
Demain, mon service est fini. Demain, je pourrai rentrer chez moi, retrouver ma femme et mes deux filles. Mais finalement, demain, je vais me réengager. Qui sait, peut-être que mon général me reverra, un fusil à la main, le visage recouvert de boue. Peut-être que nous combattrons à nouveau pour ce en quoi nous croyons. Peut-être qu'il haussera ses gros sourcils noirs, et qu'il esquissera une mimique surprise quand il me reverra sur le champ de bataille ... dans le camp ennemi ... ***